12.04.2021 – Chronique du lundi

12 avril 2021 § Poster un commentaire

Un petit souvenir de Youri…

Il pleut par intermittence sur les flancs de la montagne, il fait froid dehors et du fond de la vallée on voit les cimes qui ont émergé des nuages, elles sont blanches d’un manteau de gel qui surplombe le vert profond des forêts. Il bruine sur la montagne, mais je m’en fiche. Il y a l’air, il y a le vent et cette majestueuse nature qui enchante mes pupilles et mes oreilles. Les toits fument d’un feu qui réchauffe ce printemps vacillant.
Il a du mal à s’installer ce printemps, le gel tardif a fait des dégâts dans les vignes et dans les vergers. Le phénomène n’est pas si exceptionnel, et il nous rappelle que nous aurions bien tort de nous croire au-dessus de l’exception, nous les hominidés du haut du panier.
Le froid est vif, quelques oiseaux piaillent, le jour lève un peu le voile, le clocher sonne sept heure. Tiens il est réparé. Je suis bien au pied du Glandasse. Je vois Justin et sa croix se dresser face à lui de l’autre côté de la rivière.

Nous sommes le lundi 12 avril 2021, amies et amis internautes, lectrices et lecteurs de mes élucubrations hebdomadaires, bienvenue dans ma 26e chronique du lundi… Et surtout bien le bonjour !

Je me réveille mais je n’arrive pas à sortir de mes rêves et de mes pensées vagabondes.
J’ai mes crayons, mes carnets de dessins et mes chaussures pour arpenter les bords des cours d’eaux « aux sources de la Drôme », dans un rayon de dix kilomètres évidement.
Avec masque sur le visage, même si l’on ne rencontre que peu ou pas de bipèdes sapiens dans cette nature. Je me dis que c’est con et que je ne savais pas que les champignons pouvaient nous refiler ce satané virus !

La cloche de l’église nous donne un deuxième coup de sept heure.
Dans la pénombre de la chambre, je réfléchis à tout ce qui m’entoure. Ma chérie qui dort encore. Le bruit lointain de la salle d’eau à travers les tuyaux.
Comme à mon habitude je commence au petit matin l’écriture de cette chronique qui m’amènera jusqu’au soir.

J’en reprendrai l’écriture tout au long du jour.
Entre deux dessins ou autre occupation professionnelle, de mon métier qui n’en est pas un, ou si, ou peut-être, ou je ne sais pas… En tout cas de mon activité d’artiste dont les contours sont tellement flous que même le ou la plus téméraire des aventuriers ou aventurières ne saurait s’y aventurer !

Il est midi à présent et tenez, pas plus tard qu’aujourd’hui, en plein cœur de ma résidence dioise du moment, je fais osciller mon activité entre : bosser sur un site internet pour un projet musical dont je vous ai entretenu brièvement la semaine dernière, et courir les cours d’eau pour mon ambitieux dessein de cartographie sensible de l’eau autour de la Drôme.
Un labeur que je mène à coup de crayons et de feutres depuis quelques saisons.

Le débat peut donc battre son plein entre celles et ceux qui essayeraient de caractériser ce qui fait mon activité : métier, pas métier ?
Alors s’il est évident que je partage pleinement l’analyse que nous a livrée Sergueï Wolkonsky alias John Moderno dans cet excellent article sur artengreveoccitanie.art intitulé « l’impossible retour au métier » [+], je ne peux que m’insurger contre l’insulte qui m’a été faite, comme à toutes et tous les artistes, par la mairie de Bordeaux à travers une énorme bourde de communication autour de cette question : « artiste, est-ce un métier ? » dont vous pouvez retrouver la synthèse dans cet article de rue89 [+].
Je tiens à préciser encore une fois que quand j’écris artiste, je parle ici d’artiste-auteur·e et qui plus est d’artiste-auteur·e plasticien·ne·s. Précision qui n’est pas dénuée de toute intention.
Au-delà le fait de savoir ce qu’est un métier et de savoir si l’artiste doit en revendiquer un, il y a une question d’existence qui est dramatique pour nous. Il y reste le mépris constant pour la valeur de notre travail.

Et nous voilà perpétuellement coincé·e·s. D’un côté ces municipalités crasses de droite et d’extrême-droite (les mêmes tellement les digues ont sauté) qui nous voudraient voir faire de belles toiles du bord de Marne, des jolies marines de Collioure ou des aquarelles du bord du Canal du Midi, ces municipalités qui aiment la belle déco quoi !
De l’autre côté, les municipalités bien pensantes écolo-socialo-etc, qui voudraient nous voir palier le manque d’implication et d’imagination politique en nous envoyant travailler et divertir en éduquant le peuple dans les quartiers et les zones rurales, puisque nous devons être utiles.
Le problème n’est donc pas de défendre le « métier » d’artiste, mais bien d’arrêter de nous prendre pour des génies de droit divins au talent insondable pour les unes et les uns ou des animatrices et animateurs sociaux culturel pour les autres.

De toute façon et de toute part, quand ce soi-disant génie n’a pas rencontré la magnificence du sacro saint marché, qui le ou la rendrait intouchable, il faudrait que l’artiste soit enfin utile à la société qui le ou la nourrit si grassement à l’aide de budget public… Fuck off !

Alors, oui, amies et amis décideurs et élu·e·s de gôÔôche bien pensante et néo bourgeoise, il y a les cultureS avec un grand s à la fin, personne n’a dit le contraire, en tout cas pas moi. Je suis trop attaché à ma culture occitane exsangue, écrasée par l’arrogance française. Même si je ne parle pas ma langue, elle reste gravée en dur dans mes logiciels mémoriels, je l’entends si souvent au fond de moi comme cette petite voix familière et rassurante.
Et oui encore, il y a aussi ces cultures issues de l’horreur coloniale et puis de ces si douloureuses immigrations qui sont aussi dans nos imaginaires collectifs quoique l’on puisse en penser.
Il y a enfin les cultures croisées d’une Europe qui s’est mélangée plus qu’à son tour, et cette culture des mass médias imposée par la monoforme américaine toute droite venue d’Hollywood.
Mais oublier qu’il y a des artistes qui réfléchissent le monde dans lequel ils vivent sans l’étroitesse des frontières de ces cultures, c’est oublier que, pour paraphraser Godard, l’art d’aujourd’hui peut bien devenir la culture de demain, quelque soit l’endroit où il se place.
Quatre décennies plus tard je suis épuisé.

Et puis dans la culture (ou les cultures) il y a ce monde du spectacle vivant tellement puissant qu’il écrase beaucoup d’autres domaines de l’art. Depuis plusieurs semaines, nous tentons quoiqu’il en soit d’opérer une convergence avec lui, sans trop d’illusion.
Alors dans nos contrées depuis début mars, il y a des lieux occupés, volontairement ou involontairement, peu importe. Ce sont des théâtres, qu’importe si on ne parle pas des autres lieux comme le FRAC PACA. Des citoyennes et des citoyens convergent vers des luttes qui deviennent les luttes pour toutes et tous. Les artistes plasticiennes et plasticiens que nous sommes savent accompagner ce mouvement qui se bat pour toutes et tous. Ce qui nous anime est bien plus fort que cette impossible convergence avec le monde du spectacle vivant. Car nous le savons maintenant, depuis la semaine dernière (lire cette chronique de Michel Guerrin [+]) : tout rapprochement avec lui finit malheureusement en notre défaveur.
Là aussi je suis épuisé, mais qu’importe le combat doit continuer, même avec les pires de ses alliés !

Il est déjà tard, 22h, j’ai commencé à écrire cette chronique ce matin, je l’ai reprise un peu dans l’après-midi, puis ce soir et il est tard je confirme. Je vais donc arrêter là.
J’avoue que depuis le haut de mes montagnes, même si je suis dans la vallée au bord de la Drôme, et pas tout à fait en haut, je n’ai plus trop envie de chroniquer le temps qui passe. Je n’ai plus envie de disserter sur l’impunité qui s’organise à la tête de l’état et de la haute bourgeoisie, de cette immunité de classe qui est en train de gangrener le pays et des effets délétères qui ne présagent rien de bon pour le futur.

Hélas je n’ai même plus trop envie de parler de ces artistes femmes comme hommes qui ont marqué ma vie, alors que je vous l’avais imprudemment promis tel le gascon que je suis, je ne vais pas vous entretenir de ma passion de jeunesse pour le « Jardin d’hiver » cette peinture/installation immersive de Jean Dubuffet. Ou alors ces peintures aussi sombres que sobres d’Antoni Tàpies qui m’ont si longtemps fasciné.
Promis je reviendrai avec toutes ces valises de mémoire dans mes prochaines chroniques. Je vais me coucher car demain Thérèse [+] et moi partons à nouveau dans cette belle nature du Diois dans la Drôme pour capter qui le ciel cotonneux des cimes et qui l’eau du printemps qui court.

Et puis, pour finir, cette très courte chronique montagnarde du lundi 12 avril 2021 : qui se souvient de nos jours de Youri et de sa révolution d’une heure quarante huit ?
Allez, je vous souhaite une belle semaine et vous donne rendez-vous la semaine prochaine.

Sur les toits face à Justin…

La suite la semaine prochaine pour une nouvelle « Chronique du lundi »…

PhP

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