15.03.2021 – Chronique du lundi

15 mars 2021 § Poster un commentaire

Un bol de nature, du monumental durable, du social et beaucoup de politique…

Chères amies et chers amis internautes bonjour et merci de continuer à suivre et lire cette chronique hebdomadaire. Merci donc de me retrouver pour cette chronique du lundi 15 mars 2021, 22e chronique de cet exercice éditorial commencé en octobre 2020.
Pour tout vous écrire, en ces temps où des politiques décomplexés arrachent des affiches contestataires en s’amusant, j’espère surtout que ce numéro d’équilibre textuel sera à la hauteur de son titre.

Après une 21e chronique autour de Gentileschi la semaine dernière j’ai hésité quand au nom du ou de la suivante dans l’exploration de mon panthéon artistique. Et à ainsi continuer à explorer cette liste non exhaustive de la semaine encore précédente j’ai failli y piocher des artistes comme Nikki de Saint Phalle ou Jean Dubuffet, tant les deux furent réellement des chocs esthétiques de mon enfance, tout comme le fut « Cumul I » de Louise Bourgeois (je reviendrai bien plus longuement dans une autre chronique sur cette « boite à œufs » qui marqua mes 7 ans, je crois !). J’ai aussi hésité entre Robert Filiou et Joseph Beuys, tant ces deux furent le début de mon appétence pour les approches théoriques de l’art.
Puis en lisant quelques revues et magazines de divers intérêts qui traînent fort astucieusement dans nos toilettes, je me suis dit aussi que ce serait peut-être le moment de parler du nu dans l’art, et donc de vous narrer l’intérêt que j’ai fortement porté, du temps ou j’étudiais l’art et ses techniques, au travail de Suzanne Valadon et ses nus masculins qui scandalisèrent son époque comme on dit, ou encore ma passion adolescente pour les dessins d’Egon Schiele.
Fort étrange connexion qui s’est opérée dans mon esprit perturbé tout embarqué dans une mécanique sérendipienne lorsque je lisais une recette à base de patates douces dans un magazine de cuisine après avoir lu, sur mon trône du moment, une énième fois un article de Manière de voir [+] sur la France des ronds points et les gilets jaunes, comme le témoignage d’un passé lointain, alors que ce numéro a même pas 18 mois à l’heure où j’écris cette chronique.

Suite à quelques discussions au muséum d’histoire naturelle de Toulouse [+], autour de la notion de danger de l’activité humaine et de l’impact de l’homme sur le climat avec des personnes à l’esprit scientifique qui y travaillent, mon esprit foutraque s’est emballé sur cette question qui est essentielle quant à la survie de notre espèce et surtout de nos progénitures. Car avec des infos comme celle-ci, lue sur Reporterre [+], ce n’est pas que j’ai les chocottes, mais ça peut faire peur pour un avenir proche…
Et face à cela, nous venons de voir une séquence déplorable mise en lumière par l’actualité récente en ce qui concerne la gestion de cet avenir quand on le met dans la perspective des enjeux que représentent l’impact de l’espèce humaine sur son écosystème, avec la comédie bien française de la Convention Citoyenne pour le climat [+], son développement et sa chute, il suffit de lire ces deux articles de France Bleue [+] et de l’Huma [+], pour en prendre la mesure.

Oui mon esprit à travers mes pensées en forme de puzzle, surfant sur tout ceci ou tout cela pour préparer la chronique de ce jour, s’est mis à me dicter un thème général autour de notions puisées dans ce vieil et factice (à mon sens !) affrontement entre culture et nature.
Pour le coup, le choix entre Filiou et Beuys me parut le seul qui s’imposait, bien que dans mon esprit fortement torturé, je vous rassure aucun ne représente évidemment, qui la culture, qui la nature.
Et puis peut-être à cause d’une contemplation soutenue du chétif avocat que j’essaye de faire pousser dans notre salon et que j’entoure de tous mes soins depuis plus d’un an, un éclair que j’aurais pu appeler divin si je n’étais pas le mécréant que je suis, me fit choisir Beuys.

Où alors cet artiste m’est venu à l’évidence samedi dernier lors d’une rencontre performative et radiophonique que j’ai animée pour l’expo « Faux Plafond » au Quai des Arts [+] de Cugnaux, en banlieue toulousaine, malheureusement non-visible actuellement par le public. Une exposition qui présente le génial travail des excellents artistes (j’adore les superlatifs) : Nicolas Jaoul [+], Alexandre Atenza [+], Stéphane Castet [+] et Erderick & Fridérique [+], où j’y ai vu d’évidentes filiations.

À moins que ce ne soit avant tout cela un échange entre plusieurs de mes ami·e·s d’Art En Grève Occitanie [+], dont j’ai lu et remonté le fil, qui portait un moment sur Joseph Beuys, même si cet échange parlait aussi de Filiou, il y était question de la valeur de l’art et d’un texte de Beuys autour duquel tournait la discussion…

Je profite de ce petit passage qui cite AEGO pour digresser un peu et revenir légèrement dans le paradigme de la lutte et le champs polysémiques du terme : politique… En effet à l’heure où le monde de l’art est en ébullition (reste à déterminer quel monde de quel art !) que les grands théâtres sont occupés partout en France, que des « cérémonieuses » aux césars se mettent à nues, je me mets à disserter dans mes chroniques d’un anodin panthéon des artistes qui ont marqué mon histoire.
Et bien il est évident pour moi que tout cela est lié et comme je l’ai dit et écrit dans plusieurs de mes précédentes chroniques, même si j’ai commis ce genre de forme plus qu’à mon tour : il n’y a nul besoin de créer des formes visuelles avec des casques de CRS pour signifier une violence policière au cœur de la narration d’une œuvre plastique. Notons que dans le jargon de l’art contemporain on aurait dit : « interroger », je préfère parler de signification, là aussi c’est politique et engagé.
Et à la fin des fins avec notre collectif (Art En Grève Occitanie) nous nous engageons tout aussi fortement, artistes, travailleu·ses·rs de l’art et enseignant·e·s, dans des formes de combats qui, me semble-t-il, sont plus proches de nos pratiques. Même si nous soutenons les luttes et leurs formes volubiles des artistes d’autres disciplines spectaculaires. Et même encore plus si nous savons bien que pas une ni un d’entre eux et elles ne soutiendront nos luttes pour notre survie…

Bref cette digression passée, je reviens dans cette balance virtuelle qui s’était installée dans mes pensées vagabondes pour savoir qui de Filiou ou de Beuys serait le nominé pour le 2e épisode de mon (pseudo et non exhaustif) panthéon d’artistes. Contre toute attente de ma pensée finalement sauvage Beuys s’est imposé dans cette chronique avec ses matériaux organiques ainsi que la récupération et l’usage des déchets dans son travail.

Et puis pour revenir à mon esprit, esprit réellement brouillon, le puzzle s’est ainsi organisé quant à l’écriture de la chronique de ce jour. Enfin presque, parceque là : une autre discussion avec mes amies et amis de réflexion, toujours au sein d’AEGO, m’est remonté autour de la connaissance du marxisme, ou plutôt de sa non connaissance. Je m’éloigne un peu du sujet, quoi que dans mon puzzle éditorial d’aujourd’hui rien n’est s’éloigne de rien et tout s’assemble, il m’est revenu aussi que l’on ne pouvait tout de même pas opposer bêtement le matérialisme de Marx et la nature comme l’écrivait il y a trois ans le sociologue Bellamy Foster dans cet article du Diplo (suivre le lien) [+], qui fait écho à son essai du début des années 2000 : « Marx’s Ecology: Materialism and Nature » [+].

Après avoir fait ce petit pas marxiste de côté, qui ne nous a pas trop éloigné de notre sujet, je reviens donc à notre Düsseldorfer de Beuys.

Un peu comme je vous l’écrivais la semaine dernière au sujet de Gentileschi, je n’ai connu cet artiste, tout comme Filiou, que pendant mes années d’étudiant en art.
Il faut dire que, même si ma famille était cultivée et ouverte, l’approche de l’art moderne s’était arrêtée aux portes du cubisme et je ne parle pas de l’accueil qui y était fait à l’art contemporain, il était inexistant comme dans la majorité des familles des années 60 et 70 en France, ce qui n’a absolument pas changé aujourd’hui. C’est d’ailleurs assez bizarre car mon père qui était aussi architecte, vouait une grande administration aux travaux de Gropius, de Le Corbusier ou encore de tous ces constructivistes russes des années 20 et 30. Bon bref en ce qui concerne l’approches esthétique et conceptuelle de l’art la famille était un désert.

J’ai rencontré, au figuré, l’artiste rhénan à travers des ouvrages en bibliothèque. À l’époque il était encore vivant. J’avoue aussi que ce ne sont pas mes professeurs de l’école des beaux arts où j’ai commencé mes études qui me l’on fait connaître, mais plutôt mes fréquentations universitaires.
J’étais tombé sur un bouquin chez un bouquiniste rue du Collège de Foix à Toulouse, dont je ne me souviens plus s’il était en français ou en allemand (le bouquin pas le bouquiniste !), un livre que je n’arrive plus à retrouver et de mon souvenir pas vraiment bien imprimé. Cet ouvrage dont la couverture montrait, me semble-t-il, la bouille de Joseph Beuys avec son petit chapeau visé sur la tête, parlait et montrait son boulot sur une rétrospective à Bâle en 1970.
Malgré des reproductions de photos assez pourries, qui était le propre de nombreuse éditions d’art de ces années là, j’ai tout de suite adhéré à la démarche de l’artiste.
Il a été un des premier à me faire quitter la rive de l’image graphique où je m’étais confortablement installé à la vue des œuvres d’autres rhénans célèbres comme de Gerhard Richter ou Sigmar Polke, pour voguer vers des contrées de l’art un peu plus conceptuelles.
Bref j’ai compris pourquoi et comment ma narration dans un espace unique et souvent plat tendait à s’étendre pour exploser le cadre de la surface, de la matière et de la représentation. Bon, pour la dernière, j’avais déjà quelques idées.

Bizarrement, sans le connaître véritablement, mais juste à travers quelques œuvres vues et quelques écrits lus, j’ai rapidement apprécié le personnage. Pourtant l’idée qu’il fut pilote de la Luftwaffe sur le front de l’est, même en évacuant tout de suite une quelconque dimension nazi, aurait pu me rebuter. Mais cette espèce de mythologie autour de son accident de guerre en Crimée où il fut sauvé par des nomades tatars, son fameux chapeau aux bords relevés et ses performances engagées comme en 1974 : « Jeder Mensch ein Künstler – Auf dem Weg zur Freiheitsgestalt des sozialen Organismus » (Chaque personne un artiste, sur la voie de la forme libertaire de l’organisme social), ont généré une histoire dans ma tête, sûrement fabulée, qui m’a souvent fait regretter de ne pas avoir pu le rencontrer pour discuter avec lui de son immense labeur. Et puis Il fut aussi un des formidables acteurs de Fluxus, temps béni de tous les possibles en art.

Son œuvre prolixe et polymorphe est incroyablement riche comme on dit : dessin, peinture, installation, performance, théorie. Je suis loin d’en avoir fait le tour et c’est tant mieux… C’est bizarre comme en écrivant cela ainsi, j’ai l’impression d’être au collège et de faire une rédaction sur mes dernières vacances !
En tout l’as cas j’ai imprimé dans ma mémoire visuelle, presque « en dur », la célèbre photo de sa performance « Wie man dem toten Hasen die Bilder erklärt » (comment expliquer l’image à un lapin mort), une performance qu’il a exécutée dans les années 60, pleine de ce désespoir de ne pouvoir objectivement transmettre.

Ses œuvres conceptuelles m’ont influencé à coup sûr, même si ce fut sur le tard, et en tout cas elles m’ont sincèrement interpellé et souvent retourné, pas réellement dans l’émotion, mais tout à fait dans la raison.
J’ai toujours en tête ses boulots comme « The Pack », « Le costume ». Ou évidemment son fameux piano emmailloté (« Infiltration homogen für Konzertflügel »), travail où il réduit cet instrument au silence sous l’égide d’une croix rouge. Quant à son usage du feutre, de la graisse colle, des matériaux de récupération, je ne peux que l’inscrire dans ma cartographie mentale au cœur de cette interrogation qui tourne autour de la valeur de l’art et qui anime beaucoup de débats aujourd’hui au sein de notre petite communauté artistique.
Que mon regard se soit posé sur les productions de Beuys par l’intermédiaire de livres ou de mes propres yeux à la Hamburger Bahnhof, à Beaubourg ou au K20 par exemple, tout me ramène à cette dernière interrogation. Et par ces paroles de Beuys citées dans la discussion au sein d’AEGO dont je vous ai fait part en début de chronique : « Tous seront appelés, et non pas quelques-uns », on ne peut séparer l’art de la vie. Grand raccourci, mais je vous laisse chercher vous-même le sens de tout cela.

Et à ce moment de cette chronique du lundi, qui touche d’ailleurs presque à sa fin, vous pouvez vous demander comment la conclure en collant à son titre, soyez sans crainte ce cher Joseph va m’y aider.
Car si on y prête bien attention, beaucoup s’accordent à dire que ses actions étaient un peu comme des actions chamaniques, une incantation dans un territoire élargi de l’art « Erweiterter Kunstbegriff ». Il faut citer pour l’exemple : sa performance en 1974 « Like America and America Likes Me ».
Et puis il aura longuement activé les articulations entre art et société, avec son concept de sculpture sociale « Soziale Plastik » en travaillant l’impact politique et social par la personnalité de l’artiste qu’il était. Il incarne même totalement l’implication de l’art dans le domaine social, politique et écologique : en 1982, il plante 7 000 chênes à Kassel et participe à la création de die Grünen (Les Verts allemands).

Voilà, j’écris une simple chronique sur le temps qui passe sous nos yeux, non pas une conférence sur l’histoire de l’art récent comme plus ancien (moderne, contemporain, classique, antique, pariétal… Qu’importe !), je n’ai pas envie d’étaler plus que je n’ai de connaissance.
Alors je vais repartir encore une fois dans mes propres recherches artistiques que je partage plus que souvent avec Thérèse [+]. Justement quelques idées fusent entre nous dans les interstices qui se glissent dans la frontière qui sépare la nature et la culture. Mais chut… Bientôt !

Je vous souhaite une belle semaine à toutes et tous, à lundi prochain.

La suite la semaine prochaine pour une nouvelle « Chronique du lundi »…

PhP

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