08.03.2021 – Chronique du lundi

8 mars 2021 § Poster un commentaire

Du sombre, du clair et un tunnel. Vers quoi penchera la balance ?

La semaine dernière je vous avais promis un peu plus d’art et moins de considérations politico-sociales de comptoir. Nous allons y venir, mais avant cela permettez-moi de vous souhaiter bienvenue, chères et chers internautes sur (ou dans, je ne sais jamais quoi écrire !) ma chronique du lundi 8 mars 2021, 21e chronique de cette première et sûrement unique saison.
Voilà donc 20 semaines que j’écris l’air de mon temps, écriture un moment radiophonique mais essentiellement conçue pour devenir un axe éditorial du blog de mon site internet ci-présent sous vos yeux…

20 semaines et 21 chroniques plus loin avec des titres qui ne paraissent rien dire. 20 semaines c’est à peu près le temps que nous vivons en France, comme ailleurs, entre couvre-feu strict et confinement non moins strict, ou pas, ou l’inverse, ou nous n’en savons plus rien.
Bientôt 5 longs mois qui s’enfilent tel un tunnel dont on ne voit pas le bout, ou pire : dont on voit un bout bien plus noir que ne l’était son ouverture.
Comment oublier que nous sommes entraîné·e·s malgré nous depuis près d’un an dans une horrible gestion de crise sanitaire autant à côté de la plaque que mortelle ?
Dans tous les cas, nous n’oublierons pas qu’elle débuta par un Conseil des Ministres exceptionnel qui, au lieu de prendre les mesures nécessaires face aux enjeux de vie et de morts des citoyen·ne·s de notre république, conclut à la nécessité de faire passer une réforme sur l’assurance retraite. Réforme, soit-dit en passant, rejetée par plus de 80% de ces mêmes concitoyen·ne·s !
Et ce n’est pas être grand oracle d’affirmer que cette crise sanitaire se terminera par la mise en œuvre d’une autre réforme sur l’assurance chômage toute aussi scélérate qui mettra à la rue des centaines de milliers de personnes des plus précaires évidemment, et dont tout aussi évidemment beaucoup d’artistes font partie.

Je vais arrêter là mes commentaires politiques c’est promis, mais comme l’a exprimé à la tribune de l’Assemblée Nationale une députée de l’opposition de gauche à ce gouvernement de baltringues : mettre en œuvre ce genre de réforme (moi à sa place j’aurais dit : contre-réforme) dans un moment aussi dramatique d’effondrement entier de pans de nos activités, c’est comme supprimer des lits d’hôpitaux en pleine pandémie… Ah oui, c’est vrai, notre gouvernement soutenu par sa stupide majorité n’a cessé de le faire depuis un an. Ne l’oublions pas non plus.
Tout ce petit monde de la « startup exacerbée » ira jusqu’au bout de toutes ces « contre-réformes », parce que c’est le dogme de l’économie ordo libérale à laquelle il adhère comme on adhère à une secte, sans aucune autre raison que l’aveuglement d’une croyance à un guru quitte à aller jusqu’au suicide collectif.

Bon, sans vouloir botter en touche, et parce que cela ne sert à rien de ressasser, j’arrête là et reprends mon intention de vous entretenir d’art et d’artistes, comme promis la semaine dernière. Si vous voulez en savoir plus sur mes opinions au sujet de la cause commune, il vous suffit de remonter et de lire mes vingt chroniques précédentes… Il y a de la matière !
Et en effet en remontant d’un cran dans ma chronique précédente, pour sortir enfin de mes ressassages, je faisais un pas de côté et vous énumérais une liste, un peu « à la Prévert », d’artistes qui ont éclairé la genèse de ma carrière artistique ou même après. Surtout je vous écrivais que je vous en dirai plus et pourquoi dès la présente chronique. Il est temps pour moi de m’exécuter. Je vous prie de croire que : « exécuter » est un très vilain terme, tant il n’y a que du plaisir à exprimer ce que l’on aime.

Coïncidence que cette journée particulière qui est celle sensée mettre un focus sur les droits des femmes ici et ailleurs ainsi que les combats incessants à mener pour ces droits, alors que je m’apprête à féminiser mes écrits du jour. Coïncidence, car c’est sincèrement sans vouloir usurper quoique ce soit ou surfer comme ces journaux, journalistes, ou autres publicistes scélérats qui profite de cette journée pour vendre leur mauvaise came, que j’écris ces lignes. Après tout ce n’est pas ma faute si ce lundi tombe un 8 mai.

Pour tout vous dire ce samedi passé, une fois encore qui n’est pas très coutume mais qui pourrait le devenir, nous sommes allé·e·s aux puces de St Aubin pour chiner.
Petit aparté dont vous connaissez à présent mon appétence : et bien oui vous l’avez lu depuis le début de la chronique j’utilise encore et toujours l’écriture inclusive et m’en félicite encore et toujours plus !
Sinon pour revenir à notre sujet, je précise pour les étrangères et étrangers que cette place autour d’une grosse église pas trop géniale datant du 19e (je crois) se trouve à Toulouse.
Cette activité du samedi matin est fort agréable, pour boire un café sur le bord d’un banc de pierre puisque les lieux de convivialité sont désespérément fermés, et aussi pour se balader entre ami·e·s… Nous étions Thérèse Pitte [+], ma compagne comme vous commencez à le savoir et Nataly Nato [+] une artiste d’origine canadienne (Chicoutimi dans la « Belle province ») installée depuis longtemps dans le Midi et plus particulièrement à Toulouse.

Emportant Nataly avec nous, après un passage dans un étrange espace de « co-working » qui vendait des plantes vertes en pots, nous avions décidé de passer par chez Thérèse et moi pour nous faire un petit « graillou » (gralhon en occitan) avant de nous rendre dans une manifestation qui était prévue en début d’après-midi afin de porter notre soutien aux artistes de Mix’Art Myrys [+], dont je vous ai narré les déboires, face à une politique culturelle locale sous la main-mise de la spéculation immobilière, ici-même dans ces chroniques du lundi il y a quelques semaines.
Jeanne Lacombe [+], une autre artiste plasticienne toulousaine, dont j’aime beaucoup le travail de peinture et de volume, nous a rejoint pour partager ce fameux graillou.
À travers ces trois artistes, et leurs discussions je me suis mis à penser à quel point l’histoire de l’art était construite sur une vision totalement masculinisée et à quel point ce décalage était clairement inique. Ma raison m’a rappelé qu’il n’existe pas d’art spécifiquement féminin, mais une création artistique dans laquelle une multitude d’individus femmes (comme hommes évidemment) actent en fonction de leur terreau culturel. L’histoire est décidément faite par les vainqueurs et les oppresseurs. Il est terriblement difficile de s’extraire des clichés colportés des siècles durant.

Avant de sortir de cette table et de cet agréable repas pris sur le pouce, où nous avons pu à loisir nous lamenter sur l’imbécilité des édiles locaux face aux artistes plasticien·ne·s, et constater l’exode massif de celles et ceux-ci vers des cieux plus propices à l’exercice de leurs pratiques, mais je n’en écrirai pas plus non plus, encore une fois il vous suffira de lire mes précédentes chroniques, avant donc de lever le camp j’ai pensé très fort pour finir qu’il me fallait commencer mon histoire intime de l’art par une femme de la renaissance dont la peinture m’a toujours bouleversé, même bien plus que ne pouvait le faire celle du Caravage, facile raccourci d’introduction !
Voilà des années que je partage régulièrement les images du magnifique travail d’Artemisia Lomi Gentileschi à travers des posts sur diverses plateformes de réseau sociaux et de micro blogging.
Mais poster des images à la pâture du tout venant, même aussi éclairé qu’il fut, ne veut rien dire sans y mettre des mots dessus. Il y a donc longtemps que je voulais parler de cette artiste et dire pourquoi elle me touchait autant.

Je ne veux pas faire le fier à bras et je dois tout de suite avouer que j’ai connu cette artiste de la renaissance relativement sur le tard. Dans le milieu des années 80 lors d’un voyage outre Atlantique à New-York, curieux de travaux d’artistes féministes, j’eus l’occasion d’approcher l’installation « The dinner party », une œuvre de l’américaine Judy Chicago [+]. La première fois que je vis le nom de Gentileschi fut dans cette œuvre symbolique de la lutte féministe qui représente une immense tablée triangulaire avec les couverts mis pour plusieurs dizaines de femmes ayant fait l’histoire du féminisme. J’étais allé voir cette installation parce que je m’étais laissé dire qu’une des convives qui y était convoquée à travers l’histoire était Aliénor d’Aquitaine [+].
En faisant le tour, ne me demandez pas à quel moment car cette scène date d’il y a presque 35 ans et que je n’ai jamais revu « The dinner party ». En faisant le tour donc, je suis tombé sur la place de Gentileschi, sans trop comprendre pourquoi, si ce n’est parce qu’il était dit qu’elle fut artiste peintre, je me suis rapidement mis en quête de sa connaissance.
De fils en aiguilles et de Rome à Naples je fus enchanté par la rencontre de son art, la puissance de ses évocations et la finesse de leurs exécutions. Là pour le coup ce mot exécution est mieux placé dans ce contexte !

C’était comme une enquête dans le noir, je partais des rives caravagesques avec fracas, me fâchant presque avec certain des thuriféraires du génial milanais pour qui mon accointance avec une peinture usurpatrice et en plus produite de mains de femme était une terrible faute de goût. Que m’importait, j’étais sous le charme exquis de ce qui allait devenir la première de mes classiques. Le jeux du noir et de la lumière sonnait tout aussi juste que la rigueur des traits du visage, l’exactitude des attitudes, la puissance des mains et les sens cachés des sujets. Je compris vite que la science du deuxième, troisième, quatrième degrés, ou plus de l’artiste avait un lien profond avec le « trobar clus » des trobairitz et trabadors faisant écho, sûrement inconscient, au couvert d’Aliénor dans l’œuvre de Judy Chicago.

Les affaires actuelles qui dénoncent la violence faite au femmes particulièrement dans les métiers dits artistiques comme au cinéma résonnent terriblement dans son œuvre quand on connaît les souffrances infligées à la jeune, puis moins jeune Artemisia tout au long d’un éprouvant procès pour un viol dont elle fut victime, mais dont évidemment elle dut se défendre.
Les temps n’ont pas réellement changé en plus de 500 ans sous nos latitudes. Et quand j’eus appris l’histoire, je ne pouvais voir sa peinture que comme une imagerie de combat de quelque angle par lequel je pouvais y accéder.

Alors bien sûr, elle était fille de son père qui était déjà un peintre connu à l’époque et avait pignon sur rue, comme nous pourrions dire de nos jours. Mais il faut dire qu’à l’époque en Europe, surtout dans la péninsule italienne cette filière était un gros « business ». Alors une femme qui piquait des parts du gâteau, ce devait ne pas être totalement accepté. Nous pouvons imaginer les coudes qu’elle a dû devoir jouer pour pouvoir pratiquer, et montrer le fruit de son labeur.

À ce moment de cette histoire, je dois vous avouer aussi que dans ma vie bien souvent sédentaire, je n’ai pas pu admirer beaucoup des toiles de Gentileschi en vrai face à face.
Mais entre New-York où j’ai pu voir pour la première fois une œuvre de l’artiste juste après avoir pris connaissance de son existence grâce à l’œuvre de Judy Chicago, puis à Londres ou à Rome, et bien entendu à Florence et à Naples pour les deux versions de « Judith décapitant Holopherne », et enfin même à Potsdam ( « Le viol de Lucrèce » ), j’ai pu contempler des fragments de son travail fort admirable.
Faire ressortir une grâce infinie alors que toute la scène paraît être désespérée, tout comme savoir exacerber avec finesse la laideur des puissants à leurs barbes et à leurs nez me rend incroyablement admiratif.
De toute façon j’ai toujours admiré ce que je ne sais pas faire, j’admire énormément d’artistes du passé comme du présent, ce qui vous laisse évaluer mon incompétence générale. Oui bon, je sais : la mauvaise et fausse modestie ce n’est pas très joli !
Voilà, ainsi à travers ces mots peu érudits, là c’est écrit avec une sincère modestie, je viens de commencer avec une femme le tour de mon panthéon artistique dont je vous narrerai au long de mes prochaines chronique tous les autres aspects.

Commencer avec une femme artiste ce tour d’horizon de mon histoire intime de l’art, me fait répéter que peu de femmes sont étudiées dans histoire de l’art en général. Il me semble qu’il serait vraiment temps que cela change enfin. Il y a quelques mois, pendant les fêtes de fin d’année, j’avais lu un interview de Margaux Brugvin [+] qui parlait de son projet de revalorisation du matrimoine artistique. Dans ces moments de stupides moqueries d’arrière garde autour de ces questions, je vous le laisse lire cet article du magazine 50/50 en suivant ce lien [+].

Et évidemment si vous souhaitez en savoir plus sur Artemisia Lomi Gentileschi, je vous recommande de lire « Artemisia » l’ouvrage d’Anna Banti traduit de l’italien par Christiane Guidoni paru aux éditions POL [+].

Je voulais continuer à écrire cette chronique de ce lundi, mais le temps passe et je dois une nouvelle fois vous laisser, pas trop tard ce coup-ci !
Mais parce que mon engagement au côté d’Art En Grève Occitanie [+] ne faiblit pas, avant de finir cette chronique, je ne peux partir sans écrire deux mots sur l’enterrement du fameux rapport Racine « L’auteur et l’acte de création » [+] qui suscita tout de même un minimum d’enthousiasme chez les artistes-auteur·e·s quand il fut rendu public il y a plus d’un an. On prenait enfin en compte les singularités de nos pratiques ainsi que l’idée d’un statut pour nos activités de création et de travail. Hélas un autre rapport qui sera malheureusement et sûrement mieux suivi de décisions, enterre le premier. Vous pouvez en savoir plus sur cet article de décembre dernier sur Actualitté [+] et sur la récente tribune lancée entre autres par le CAAP [+] toujours à lire sur Actualitté au sujet de cette affaire [+].

Alors maintenant, tout ceci dit ou plutôt écrit, je vous souhaite pour de bon une bonne semaine à venir.
Je vous laisse avec une image de jeunesse, très gauche et approximative mais dont le nom, « Les trois grâces underground à la tresse, la nuit », m’évoque de super souvenirs. Une image d’un travail retrouvé miraculeusement il y a quelques années dans un fond de caisse qui date du temps où j’étudiais encore plus au Sud que le Midi de l’Hexagone, travail que j’ai déjà re perdu, mais qu’importe… Je vous donne rendez-vous ici même lundi prochain pour une nouvelle chronique.

Peinture

Peinture gouache et vernis sur papier // Gouache painting and varnish on paper, dim. 150×65 cm – Palma de Mallorca,1982

La suite la semaine prochaine pour une nouvelle « Chronique du lundi »…

PhP

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