29.03.2021 – Chronique du lundi

29 mars 2021 § Poster un commentaire

Marcher sur le œufs

Chères et chers lecteurs et lectrices internautes, nous sommes le 29 mars 2021 et je vous souhaite la bienvenue sur ma 24e chronique du lundi.

Tout au long de la semaine dernière, j’ai pris des notes et me suis demandé qu’elle était la meilleure façon d’introduire mon sujet d’aujourd’hui. Il y a le titre bien sûr, mais franchement, même s’il est parfait dans ma tête, il ne suffit vraiment pas.

Et là ce matin au moment où la campagne blêmit, avant que ne darde les premiers rayons de soleil printanier, à travers une acclimatation forcée au passage à l’heure d’été, au moment où j’écris les premières lignes de ce texte, je me suis juste dit qu’il me fallait vous annoncer que l’exercice éditorial de ce jour serait mené éparpillé façon puzzle… Ce que je confirme dans la soirée après avoir mis toutes mes notes au propre.

Alors oui, comment commencer mon éparpillement ?
Tout d’abord, avant de vous entretenir de l’artiste du jour (vous savez mon fameux panthéon !), avant toutes mes divagations digressives pour y arriver, je pourrais vous narrer mon état d’esprit de l’instant. Un état d’esprit d’homme mûr comme on dit, car je sais que j’ai passé bien plus de temps vivre qu’à mourir. Je connais l’urgence à terminer ce que j’ai commencé. L’erreur serait de me dire que j’ai la vie devant moi, tout autant que d’abandonner cette perspective…
Comment exprimer la chose ? J’ai la vie devant moi mais plus assez !

Bien curieuse réflexion me direz-vous. Elle en plombe direct plus d’un·e… Allons donc, elle reste tout de même pleine d’espoir en un avenir radieux.
Quant aux autres, qui n’êtes pas plombé·e·s, je suis sûr que vous ne pipez rien à ce que j’écris. Dites-vous juste que j’exprime le sentiment qui pour certaines vieilles carcasses pas si vieilles comme moi se nomme : « l’inexorable temps de la transmission est venu ».

C’est peut-être pour cela que depuis quelques années je trouve important de partager mon savoir. Non pas du point de vue de la pratique, mais de la médiation de ces pratiques qui sont multiples et singulières à chaque artistes. Une médiation mise en œuvre à travers les outils du monde numérique. Le Net a totalement chamboulé la diffusion de contenus culturels. Voilà une décennie que j’étudie et enseigne ces évolutions.

Une évolution pas si évidente que cela et comme à l’habitude notre monde qui baigne dans le capitalisme confond innovation et progrès. Rien n’est inéluctable et il faudrait replacer les choses à leur place, comme le mythe des digital native [+] ou la soit-disant incontournable numérisation de la vie, merci président [+] !

Pour boucler une boucle commencée il y a près de quatre décennies à travers la fameuse Agence Mystère, avec des amies et amis de l’Atelier TA [+], nous allons peut-être essayer de nous engager sur des actions dématérialisées audacieuses, beaucoup de conditionnel dans tout cela. Je vous en dirai plus dès qu’il y aura du nouveau sur ce front, promis.

Pour tout dire, cette histoire vient d’une réflexion salutaire autour de ce fait divers artistique qui implique le fameux Banksy et les pratiques ultra libérales (libertariennes) [+] d’un autre monde appliquées à l’art.

Là, je continue mon puzzle sans queue ni tête… Ou non, j’avais envie de vous parler de la convergence des luttes, mais je me dis que j’ai déjà beaucoup écrit et il est temps de passer au plat de résistance avant la fin de la soirée.

C’est donc à ce moment de ma chronique que je vais reprendre la narration hebdomadaire de mon fameux (presque) panthéon artistique, il est temps de parler de Louise Bourgeois et de « ses œufs ». Le titre de la chronique de ce lundi 29 mars s’éclaire tout à coup. Vous allez vite comprendre pourquoi j’associe les œufs aux fameuses sculptures qu’elle a exécutées au tournant des années 60 et 70, intitulées Cumul. Rappelez-vous, j’avais effleuré le sujet il y a deux semaines. Alors voilà, je crois que je vais vous la jouer un peu dans le style des belles histoires de l’oncle Paul, la pipe en moins…

Depuis plus de trois chroniques, je vous répète que la culture visuelle de ma famille était extrêmement classique et désespérément bourgeoise. Elle l’est encore il faut l’avouer. Mais là n’est pas le sujet, si ce n’est que pour constater mon relatif échec à susciter des rencontres heureuses entre les gens que j’aime dans mes lignés ascendantes ainsi que parallèles et d’autres esthétiques que celles de la mythologie du « Grand Maître » de type renaissance italienne ou flamande !

C’était un peu comme en musique où à part le baroque et les romantiques, il y avait peu ou pas de place sur les tourne-disques familiaux. Tout cela pour vous dire, ou plutôt pour vous écrire, que je venais de loin quand il s’est agit de ma culture artistique. Très tôt je me suis formé une sorte de culture visuelle personnelle et autonome. Je mets cela sur le compte de ma curiosité maladive comme on aurait pu le dire à l’époque où il était assez inconvenant de sortir des sentiers battus surtout quand on était un gaucher contrarié, mais surtout pas repenti.

Alors, oui et fort heureusement, à part pour l’usage de ma malheureuse main gauche, rien ne me fut imposé et je n’avais pas besoin de me cacher pour ouvrir livres ou magazines et accéder à des esthétiques étrangères à mon univers, de la BD à la photo. Ou encore de compulser des encyclopédies qu’elles soient Britannica ou Universalis dans les bibliothèques de mes parents.
Je me rappelle aussi avec délectation mes lectures assidues de cette encyclopédie « Tout l’univers » alors que j’apprenais à peine à lire dans ce milieu des années 60, les illustrations un peu criardes et colorées, mais hyperréalistes n’étaient pas étrangères à cet étrange attrait pour l’illustration. Et surtout leurs perspectives sur ma perception des arts visuels, sans cela peut-être n’aurais-je jamais été curieux d’œuvres comme la « Big Nude » de Chuck Close [+] ?
Bon d’accord soyons honnête, pour cette toile là, il y a dû y avoir des raisons plus pragmatiques et binaires dans ma tête de pré ado !

Voilà que je divague encore loin du sujet qui anime ce paragraphe de ma vie autour de cette œuvre de Louise Bourgeois composée de sculptures en marbre blanc. Cette série de ce que j’ai toujours pris comme des œufs émergeant d’un drapé de type renaissant et baroque. Et tout ce que je viens d’écrire sur l’éveil de mes goûts plastiques n’avait que pour objet de vous alerter sur la manière dont le câblage de mon cerveau d’enfant s’effectue à la marge du bon goût bourgeois. Transition facile tout autant que stupide me voilà à vous d’écrire tout en circonvolutions approximatives, ma rencontre esthétique avec une sculpture de la ci-devant nommée Bourgeois Louise [+] !

Mes parents avaient des amis, du moins je pense qu’ils l’étaient, dont je ne me souviens plus qu’elle profession libérale ils exerçaient, mais qui avaient une salle d’attente. C’était sûrement autour de 1970, car j’associe cette fameuse chanson « In The Summer Time » des Mungo Jerry [+] à cet événement. Mais je ne garanti aucun souvenir libre de toute histoire fantasmé, soyons clair. La mémoire joue beaucoup de tours aux personnes exaltées.

Dans cette salle d’attente donc, tout en esthétique hygiéniste mais classe, de marbre lisse et chic, trônaient quelques revues d’art et de photo. Je ne saurais vous en citer les noms, dans tous les cas j’aimais bien les feuilleter, tout ensorcelé par ma toujours maladive curiosité pour l’image. Dans l’une d’elle je suis tombé sur la photo de cette sculpture de Louise Bourgeois dont je découvrais l’existence, de l’artiste et de son travail. Si les dates concordent, j’avais 8 ou 9 ans. Et là, personne, même moi qui suis moi et était déjà moi à l’époque, même si je n’étais encore qu’un petit moi, personne donc ne pourra expliquer pourquoi ai-je été autant fasciné ?

Je crois que l’espace d’un instant j’ai failli déchirer la page où était les photos prises de Cumul pour l’emporter sous le manteau, je ne me souviens plus si c’étaient des photos Cumul I ou d’une autre Cumul. Ma putain de bonne éducation m’empêcha de mettre à exécution ce forfait, le magazine resta intact. Ce qui n’est pas dommage car je me souviens avoir passé des heures à essayer de redessiner de mémoire les photos vues longuement dans cette revue. Exerçant ainsi ma mémoire visuelle et les exécutrices de basses œuvres qui étaient mes mains, les deux mains aux vues des raisons exposées plus haut qui m’ont valu de devenir heureusement ambidextre au lieu de devenir bêtement aigri.

Je me souviens aussi, très distinctement, m’être fait méchamment gronder par des un de mes professeurs qui m’avait surpris à dessiner ces formes ovoïde au crayon sur un coin de papier en classe. Ce pauvre ignare pensait m’avoir pris sur le fait délictueux de composition de dessins pornographiques, il avait assimilé ces formes à « des nichons et des bites » !

Pour revenir sur l’œuvre de Bourgeois, l’artiste a intitulé ces sculptures « Cumul » (« Cumul I » et suivantes) parce qu’ils sont une représentation de cumulus ces nuages tout blanc avec ces excroissance rondes qui parfois finissent en orages violents. Alors qu’elle disait que l’étude du ciel et des nuages était pour elle une chose très apaisante et positive. Certains y ont vu des formes sexuelles (seins ou phallus) elle a toujours récusé cette interprétation, je suis d’accord avec elle : ce sont des œufs… Enfin ça c’est moi qui l’affirme, pas Bourgeois !

Je suis raccord avec l’artiste par contre quand elle affirmait que « l’art n’est pas fait de certitude, il est fait d’interrogations permanentes sur le réel », et refusait « le défini ou l’établi ».

Sans ces « œufs », beaucoup de questions sur l’art ne m’auraient pas effleurées, et je serais resté dans ce flot bien rassurant du bon goût bourgeois bien normé qui revient si fort de nos jours actuels pas si heureux !

J’ai pu voir bien plus tard une de ces superbes pièces, la première : « Cumul I ». C’était, je crois, il y a 20 ans aujourd’hui, à Pompidou.
J’avoue que dans un premier mouvement du regard, j’aurais préféré la contempler sans son socle, juste flottant dans l’air. Mais avec du recul ces deux « bouts de poutres » sur lesquels reposait les circonvolutions lisse du marbre et le contraste que cela amenait visuellement, m’ont paru fort à propos. Là, tout ce que j’avais imaginé dans mon cerveau enfantin est ressorti, c’était organique malgré le froid du marbre.
Et puis rapidement tout s’est déroulé clairement dans mon esprit. Ces appétences pour les mondes volubiles qui se sont mis en place dans mon cerveau d’enfant câblé après cette découverte visuelle au cœur de cette salle d’attente. Ma fascination d’adolescent pour des œuvre entre froide précision et descriptions prolixes. Un vrac bizarroïde qui a illuminé mes années de pré ado, d’ado et de post ado dans la décennie 70. Une origine de mon monde qui s’éclaircit à ce moment là face à l’œuvre de Louise Bourgeois. Un vrac qui a donné entre autres dans un désordre ordonné : mon entrée dans les mondes de la science fiction de Philip Jose Farmer, les maisons bulles d’Haüsermann, ma découverte des univers de Jean « Moebius » Giraud à travers ses récits majeurs comme le Major Fatal, le parc Güell, mon attirance pour Alien au-delà de l’univers propre à Giger, une étrange noirceur dans un optimisme forcené, ma tendresse pour les nuages de William Turner ou de Théodore Rousseau, Substance mort ou Ubik, et bien d’autres…

Quand on se demande ce que ça fait de regarder un tableau, une sculpture, une œuvre plastique, et bien ma réponse est que ce labeur qui se présente au regardeur que vous êtes, que je suis, que nos sommes toutes et tous, campé·e·s là, statiques devant lui, peut contenir un récit qui pourrait bien en déclencher d’autres, si tant est que l’on y soit attentif un minimum, et à bien y regarder c’est sans fin.

Et justement à bien y regarder, laissez-moi vous donner ma version des choses de l’art. En effet, vous l’aurez compris depuis longtemps, pour moi il est clair que ce n’est pas l’émotion qui régit la lecture c’est la compréhension. Pour être clair : l’émotion me gonfle sérieusement ! Je la laisse au traitement de l’info par les journaux télévisés, la presse scandaleuse et les commentaires de trolls sur les plateformes de réseaux sociaux ou de microblogging.
En art, je dis : laissons enfin l’émotion de côté pour revenir à la raison. Une raison qui n’exclut évidemment pas l’appréciation esthétique ou même l’ébranlement des sens.

En parlant d’ébranlement des sens, je vais tout de même écourter la chronique de ce jour, et bien oui, les chroniques courtes c’est parfois plus chouette que les longues, car il est temps que je vous quitte pour aller finir un dossier en vue de prochaines expositions (ou non !) avec Thérèse [+] autour de l’univers dual que nous explorons depuis un an entre « Chamanie et Navatar »…

Je vous souhaite une belle semaine et vous dit à lundi prochain.

Dessin numérique – Digital drawing // 1995

 

La suite la semaine prochaine pour une nouvelle « Chronique du lundi »…

PhP

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