21.12.2020 – Chronique du lundi

21 décembre 2020 § Poster un commentaire

Il convient encore de distinguer les belles choses
des belles apparences des choses

(Noch sind schöne Gegenstände von schönen Aussichten auf Gegenstände)

Man muss noch Chaos in sich haben, um einen tanzenden Stern gebären zu können (Il faut porter encore en soi un chaos, pour mettre au Monde une étoile qui danse) !
« Also sprach Zarathustra », Friedrich Nietzsche.
Oui ainsi parlait Zaratoustra, ou plutôt l’écrivait Nietzsche, que j’aime à citer, au même titre qu’un autre phrase de ce cher philosophe à la grosse moustache, aphorisme qui disait, traduction directe pour celles et ceux qui ne sont pas germanophones : « Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou ».

Commencer ma chronique du lundi par deux philosophes (bravo le premier, dans le titre, était Kant avec sa « Critique de la faculté de juger »), c’est peut-être un peu prétentieux, non ? La fameuse métaphore de la culture et de la confiture… Passons donc à un peu de poésie matinale.

En effet, ce matin, pendant que j’écris ces mots, mais il y a fort à parier que je mettrai la journée pour écrire la chronique de ce jour, oui en attendant, ce matin je me ballade à moitié nu entre la chambre, mon lit et mon minuscule mais essentiel bureau en ces périodes de confinement / déconfinement intempestives. Je regarde encore une fois à travers la grande fenêtre qui surplombe ce dit bureau. La minuscule et tarabiscotée cour d’arrière immeuble typiquement toulousaine avec ses palmiers, ses figuiers et ses petits sureaux sur fond de briques rouges, s’éveille sous la lumière levante mitigée d’un ciel entre taches bleues et touches grises qui parfois virent au rose puis à l’oranger sous l’influence d’un soleil qui pointe timidement ses rayons. Un ciel typique de début d’hiver et de solstice dans ce midi toulousain. C’est le début du jour le plus court de l’année, la douceur s’installe dehors et dans ma tête.

Amis auditrices, amis auditeurs bonjour !
Bienvenue sur le quatre vingt neuf point un mégahertz de la bande FM à Toulouse, sur l’URL, attention c’est long : smeuh point org deux points huit mille slash radio tiret fmr point mp trois [+], pour nous écouter sur le Web, et je ne sais toujours pas vous expliquer comment nous écouter sur la radio numérique terrestre, mais ça ne saurait tarder…

Ami·e·s internautes, vous qui lisez ces quelques mots, je vous souhaite un bonjour tout aussi fort sur ce site : philippe pitet point com !

Intro longue pour cette chronique du lundi 21 décembre 2020, une nouvelle fois dichotomique entre parlée à la radio et écrite sur ce blog de mon site web.

Matin (ou soir, selon le discontinuum de l’espace temps) du jour le plus court d’une année qui s’achève. Une année que tout le monde s’accorde à dire horrible, éprouvante, catastrophique, ou pire. C’est vrai que l’info spectacle anxiogène ne nous aura pas épargnés tout au long de celle-ci. Le tout dernier et stupide « rebondissement » dans l’affaire Covid 19 et sa mutation toute aussi intempestive que prévisible n’est peut-être même pas son dernier épisode de l’année. On rappellera juste que l’on sait depuis la « 1e vague » qu’il existe des milliers de variants de ce virus, virus, je le rappelle : tout aussi virulent que redouté. Je le dis pour les auditrices et auditeurs qui n’ont pas l’habitude de lire ces chroniques du lundi, j’y ai mainte fois fustigé la stupidité qui consiste à combattre cette moderne et 8e plaie par la matraque et la rhétorique guerrière… Je n’y reviendrai pas !

Hier, alors que nous faisions un petit goûter-apéro en petite famille recomposée autour des enfants de ma compagne Thérèse Pitte [+], dans le strict respect de la distanciation physique et des geste barrières idoines, nous avons abordé assez intelligemment la stupidité, sous la lumière éclairante d’un petit livre déjà ancien puisqu’écrit en 1976 par un chercheur universitaire italien, historien de l’économie, Carlo Maria Cipolla [+]. Ce livre s’appelle : « Les lois de la stupidité humaine », je ne connaissais pas et je vais m’empresser de dévorer cet ouvrage qui me paraît résumer, ou tout du moins questionner la période actuelle en quelques pages et un sous-titre : l’individu stupide est l’individu le plus dangereux !

Alors, oui, il est sûr que nous avons toutes et tous une grande stupidité en nous, et je ne vais pas fanfaronner plus que ça. Sauf que franchement le manque d’écoute, la rigidité et l’entêtement, l’imbécilité et la cupidité des décisions comme des réactions paraissent devenir le moteur qui s’emballe de nos sociétés actuelles. Peu de strates, peu de milieux me semblent épargnés par les stupides.
Déjà dans « État de choc : bêtise et savoir au XXIe siècle » feu et regretté Bernard Stiegler [+] mettait en évidence cette impression que la déraison domine désormais les Sapiens que nous sommes et qu’elle accable chacune et chacun d’entre nous.

La semaine dernière je vous ai entretenu de plusieurs sujets de l’art pour en fin de compte décrire l’évidente nécessité de l’économie de la contribution et de l’attention dans notre écosystème artistique alors que pour beaucoup nous en étions toujours à la triste réalité de la compétition à (presque) mort !

La compétition, le concours, les jurys, les shortlists, tout cet attirail fer de lance du libéralisme marchand n’a rien à voir avec la création, mais c’est plutôt un scénario de crétinisation qui nous amène à la stupidité. Désolé d’être si abrupt mais je le redis tout ceci va à l’encontre des valeurs de l’art, de l’espèce humaine et de la raison, c’est totalement contreproductif. C’est surtout un schéma perdant·e / perdant·e·s, à contrario de ce que cette idéologie de la compétition voudrait nous faire croire.
On trouve cette compétition dans l’art forcément au sein des institutions car il faut bien nourrir le marché. La compétition est aussi bien installée dans la tête de nombre d’artistes qui croient pouvoir accéder à ce fameux marché et dans le comportement des autres qui veulent garder les miettes de ce marché.
C’est assez désolant, il vaut mieux en rire qu’en pleurer pourrait-on dire (écrire), sauf qu’à force d’être autant dans la caricature on finit par tirer vers le bas l’ensemble de ses petites et petits camarades de jeux et soi-même.

Ne nous étonnons pas que l’art contemporain soit si méprisé alors que dans sa grande masse depuis des décennies il pose autant les bonnes questions et souvent bien mieux que les meilleur·e·s des philosophes contemporain·e·s. Ne nous étonnons pas de voir des taches, comme ces imbéciles qui râlent contre l’émergence des schtroumpfs ou les complots de la CIA pour conquérir le monde à travers les artistes US, capter l’attention de nos concitoyen·ne·s aux cerveaux ramollis par des décennies d’industrie de la culture du divertissement.

Oui il n’y a pas lieu de s’étonner de voir le public assimiler les artistes plasticien·ne·s ainsi que toute la filière de diffusion de nos pratiques à l’industrie du luxe, tellement cette image de l’exception issue de la compétition de « talents » dépasse le travail de réflexion sensée que nous pouvons donner à voir, à médiatiser et à comprendre.
Je suis extrêmement triste de savoir que cette compétition aveugle certaines et certains d’entre-nous. Oui je le redis encore, on peut ne pas aimer toutes les écritures et les langages développés par nos consœurs et confrères. Oui les commissaires et curat·rices·eurs ont le droit d’affirmer leurs choix toujours soumis à leurs subjectivités propres. Oui on a le droit de ne pas aimer telle ou telle autre esthétique, de ne pas s’en sentir proche tout en étant proche des artistes qui les produisent. On a le droit de se sentir mieux dans un courant que dans un autre, tout comme il faut accepter que l’on ne soit pas montré·e au profit d’une ou d’un autre. Bref aucune obligation même si l’on trouve du sens aux labeurs (et aux artistes) de l’altérité.

Le soucis est bien l’étroitesse de la représentativité générale de l’art actuel. Pas assez d’espaces de monstrations, pas assez de diversité dans ces espaces de monstrations, pas assez de lieux de création et d’ateliers pour les plasticiennes et plasticiens, pas assez de soutiens aux différentes et différents commissariats d’exposition, pas assez de moyens de rencontres et d’échanges, pas assez d’infrastructures en général, pas assez de soutiens aux expériences locales, erreurs doctrinaires de fléchages, erreurs de reconnaissances automatisées, mise en concurrence du secteur des arts visuels et plastiques avec les autres secteurs de la création, hyper centralisation des décisions, mise à l’écart systématique des artistes elles et eux-mêmes, voilà en vrac et pêle-mêle les résultats d’une compétition imbécile organisée depuis des décennies. Resserrer les flux au prétexte d’un plus qualitatif et d’une soi-disante réalité du sacro-saint marché on assèche le terreau et on désertifie la création plastique.

Que ce soit le combat pour un statut de l’artiste, les batailles pour grossir les budgets hors du secteur marchand de l’art, ou encore, que sais-je, ne serait-ce que pour obtenir des lieux de diffusions ou de création je pense qu’il faut rester mobilisé·e·s ensemble quelles que soient les chapelles dans lesquelles les uns, les unes et les autres souhaitent se vautrer ou non. Faire l’économie de la convergence pour ne pas accepter le modèle économique de l’attention et de la contribution, qui reste à mon avis le seul viable dans le cadre notre secteur étroit de la création, me semble donc stupide et nous tirera toujours vers le bas. La stupidité est dangereuse y compris pour celles et ceux qui la pratique à outrance.
Dans tous les cas la semaine qui vient de passer depuis ma dernière chronique fut très riche en prises de consciences diverses, et avant toutes les celles qui ont traversé nos esprits d’artistes plasticiennes et plasticiens : nous ne pouvons pas laisser les autres secteurs de la création et de la culture nous représenter sans nous exprimer. Mais aussi que cette expression doit représenter aussi l’ensemble des expressions des artistes-auteur·e·s que nous sommes dans les singularités qui nous caractérisent. J’aime ce bel écosystème de diversité humaine qu’est le notre. Je vais faire un peu de prosélytisme et vous dire que si vous êtes une ou un artiste de la région occitane n’hésitez pas à rejoindre Art En Grève Occitanie [+]… Pour les autres il existe multitudes d’Art En Grève (enfin, je pense, tout du moins : j’espère !) qui pourraient vous accueillir au sein de leurs réflexions.

En ce jour de solstice, enfin en ce soir (c’est bien ce que j’annonçais en début de chronique, j’ai mis la journée à l’écrire) de solstice, je sais les jours rallonger, nous n’avons jamais été aussi près de l’été prochain…
Il me tarde surtout ce soir de revenir cette semaine Thérèse et moi, dans notre villégiature alpine au pied du Vercors au cœur de ce pays Diois que j’aime tant, pour continuer mon travail de cartographie sensible de l’eau. La suite au prochain numéro.

Photographie extraite d’un des carnets de dessins, à Die dans la Drôme – décembre 2019

La suite la semaine prochaine pour une nouvelle « Chronique du lundi »…

PhP

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